« Pardon d’être en fauteuil »

Deux soirées en fauteuil roulant, deux soirées remplies de difficultés et d’obstacles. La Fête des Lumières aura été pour moi un calvaire plus qu’un plaisir. Retour sur mon immersion, dans la peau d’une personne en fauteuil roulant.

« Pardon, excusez-moi ». J’aurais passé deux soirées entières à m’excuser d’être en fauteuil. On aurait pu s’y attendre, l’épreuve du métro du jeudi soir aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Pour rentrer dans le métro Vieux Lyon, rien d’anormal, si ce n’est ces valides, trop lents pour sortir de la rame ne me permettant pas d’accéder au premier métro. La deuxième tentative fut une réussite. La sortie à la station Bellecour a été un autre problème. Un premier ascenseur emprunter, une direction indiquée, c’est là qu’ont commencé les premières difficultés. Les aller-retours s’enchaînant et ne distinguant pas la surface, nous avons été obligées de demander notre chemin à de nombreuses reprises, tous nous indiquaient une direction différente. Accompagnée de ma plus fidèle accompagnatrice, nous avons roulé, roulé, roulé… Au bout d’une quarantaine de minutes, un agent TCL -qui deviendra notre sauveur- mettra un terme à notre souffrance en nous ramenant au bon ascenseur qui nous permettra de revoir le jour, ou la nuit. Moment de joie, je chante et rigole sur mon fauteuil. Les gens autour de moi sont surpris. Je n’ai pas le droit d’être heureuse parce que je suis en fauteuil ? Après le retour à la surface nous avons tenté la place Bellecour pour découvrir l’attraction de la grande roue. Au milieu de la foule, mon fauteuil passe inaperçu, je ne suis rien.  Et les spectateurs ne s’empêchent pas de se mettre devant moi. Mon cou me tire à force de regarder cette roue, bien plus grande que moi. C’est pire que d’être au premier rang dans une salle de cinéma. Le spectacle terminé nous avons décidé de rejoindre la place des Jacobins. La sortie de Bellecour fut rythmée entre excuses et écrasements de pieds. Personne ne me voit, j’ai beau crier, personne ne me remarque. Les gens se pressent, et viennent percuter mon fauteuil. Ils me regardent méchamment, on dirait que c’est de ma faute. La tension monte et les gens sont quelque peu agressifs, ils arrivaient presque à me rendre coupable de cette situation. La rue Edouard Herriot fut plus tranquille. Arrivée à la place, les gens sont obnubilés par leur smartphone, je ne vois presque rien, j’observe le haut de la fontaine. J’ai l’impression d’être une enfant et je ne peux même pas monter sur les épaules de papa. 

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Une sensation d’étouffement

Notre périple continue, mes complices désirent accéder à la place des Célestins. J’ai envie de leur dire « Par pitié, non vous voyez bien qu’il y a trop de monde », mais j’ai préféré me taire. Tout compte fait ce n’est pas à moi de commander, ce n’est pas moi qui conduit. La foule m’oppresse, ils se collent à moi. « Ecartez-vous », par pitié laissez-moi respirer. Au bout de quelques minutes, je supplie mon accompagnatrice d’emprunter un autre chemin. C’est plus calme, je distingue enfin l’énorme coeur. Nous approchons encore et encore, nous arrivons au niveau de la fontaine. Mes acolytes manqueraient presque de me faire tomber dedans. Ça ne me faisait pas vraiment rire, mon incapacité à bouger est totale et je suis tétanisée sur ce fauteuil. Je suis irritée, irritante et irritable, ma bonne humeur du début de soirée a disparu et ça ne me fait plus vraiment rire d’être en fauteuil. Après cette attraction, les quais ont été une bouffée d’air frais. Nous distinguons au loin les 24 colonnes. Nous décidons de nous approcher. Les quais sont larges et coupés de toute circulation, nous empruntons la voie des bus. Pour une fois que nous avons le droit de rouler dessus autant en profiter. La Gare Saint-Paul m’est impossible d’accès, les pavés ne me permettent pas d’approcher. Je distingue de loin les illuminations. Mon calvaire se termine à notre arrivée chez Séléna, les quatre étages sans ascenseur sont une douloureuse épreuve. Mes jambes sont engourdies, elles ont du mal à se déplier. J’ai l’impression d’avoir participé à un marathon, elles sont lourdes, courbaturées. Le canapé, bien plus confortable sera mon meilleur ami ce soir-là.

« De toute façon si on se prend un poteau c’est toi qui te le prend ! »

Le deuxième jour était donc une appréhension pour moi. Est-ce que j’allais encore vivre un cauchemar ? L’affluence était de plus en plus grande. Nous rejoignons, après moult péripéties les autres membres de l’équipe ainsi que Pierre-Marie, non-voyant, qui nous accompagnait durant une partie de la soirée. Après quelques mètres seulement, notre compagnon du soir désire toucher le fauteuil pour se rendre compte de son aspect. « N’y vois aucun sous entendu, je touche seulement le fauteuil ». Grâce à son auto-dérision, le courant est immédiatement passer entre Pierre-Marie et l’équipe d’Handilum. Après l’examen du fauteuil, Pierre-Marie laissa sa canne blanche pour se cramponner aux poignées du fauteuil. Dans une petite ruelle, il me pousse sur quelques mètres. «  Un aveugle qui guide une personne à mobilité réduite, c’est drôle ». Pour ma part, je rigolais beaucoup moins, j’appréhendais beaucoup. Et puis la confiance s’est installée, je poussais le fauteuil grâce à mes petits bras. Je le guidais, je devais gérer le rythme pour ne pas aller trop vite ni trop lentement. Pierre-Marie était vraiment détendu « Je me sens vraiment en confiance. De toute façon si on se prend un poteau c’est toi qui te le prend ! ». J’étais son bouclier. Direction la rue bondée de la République, les gens autour de nous pensaient que l’on rigolait. C’est vrai que ce n’est pas commun d’être la canne blanche d’une personne non-voyante. Pour accéder à l’attraction du Dragon, nous avons été obligés de descendre deux marches. Je crois que j’étais beaucoup plus angoissée à l’idée de descendre ces marches que mon chauffeur du soir. Pour s’approcher, il fallait alors déplacer le monde devant les barrières. Encore une épreuve difficile, puisque personne ne m’entendait, c’est alors Pierre-Marie qui a été ma voix. « Il faut que tu t’imposes Amélie, le pardon gentiment n’est pas toujours entendu par les autres personnes ».

dragon

Emprunter les escaliers en fauteuil roulant.

Après cette nouvelle expérience, nous avons continué notre petit chemin. Et le retour direction Bellecour pour le métro n’était pas aussi compliqué que la veille, je commençais peu à peu à m’habituer au regard des gens. Arrivés devant l’ascenseur, et sans aucune explication venant des agents de sécurité nous avons été envoyés en direction des escaliers. « Mais attendez, je ne vais quand même pas emprunter les escaliers ». Sans avoir le temps de réaliser, ni de dire quoi que ce soit j’ai été attrapée par deux molosses de la sécurité pour me faire descendre ces escaliers, déposée – je n’utiliserais pas le mot délicatement –  ils m’ont indiqué un autre escalier pour accéder au quai. Abasourdie, c’est exactement le bon mot, j’étais abasourdie au beau milieu des autres gens. Après plusieurs explications d’un agent de la sécurité, certainement plus haut gradé que les autres au vu de ses vêtements, je comprends que l’ascenseur est bloqué et que je n’ai pas  d’autre choix que de prendre, une nouvelle fois les escaliers. Beaucoup plus aimables, ils m’ont accompagnée aux escalators. Tirée en arrière, je réussis enfin à accéder au quai. Le retour fut beaucoup plus tranquille. À la sortie du métro, j’ai repris le contrôle de mes jambes, toujours engourdies.

J’étais loin d’imaginer l’ immersion telle que j’allais la vivre. Je savais que ça allait être difficile, mais je ne pensais pas que c’était aussi fatiguant mentalement d’être dans la peau d’une personne à mobilité réduite. Le regard des gens, je pense que c’est ça qui est le plus douloureux. Il y a un tel mépris dans leurs regards, une telle gêne. Et pourtant, je n’étais pas différente des autres jours, j’étais simplement assise dans un fauteuil roulant. Mais grâce à cette expérience j’ai appris que le regard des autres n’est pas important. Ce qui est à privilégier c’est l’estime de soi, alors NON je ne m’excuserai pas d’être en fauteuil.

Amélie Vuargnoz

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6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Stadler dit :

    Merci les filles pour cette soirée. Cela a été un réel plaisir de vous « accompagner » et vous « guider » avec mon bras, ma voix et la canne blanche.
    À très bientôt.
    Christine

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    1. handilum dit :

      Merci beaucoup Christine pour ce moment en compagnie de Pierre-Marie. C’était très enrichissant. Au plaisir de vous revoir !

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  2. Bravo pour cette expérience. Cela permet à tout le monde de se rendre compte de notre situation compliquée. Et vous n’avez pas eu à gérer le scénario de l’envie pressante…

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    1. handilum dit :

      Merci beaucoup. Après cette expérience nous avons une autre vision du handicap. Vous avez tout notre soutien.

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  3. Walter Salens dit :

    Bonjour Amélie: tant mieux si cette ballade vous a appris quelque chose. Ceci étant, bien d’autres personnes évitent d’aller à certains endroits ou événements n’aimant pas du tout les possibles bousculades, les gens qui ne voient pas les autres, les montées ici ou là. Des parents avec enfants en poussette, personnes âgées avec ou sans canne, des PMR sans fauteuil (moi par exemple). Chercher son chemin dans le métro (même à Lyon) est pénible. Étonné d’ailleurs que des « molosses » de la sécurité vous (+fauteuil je devine) ont descendu des escaliers: inhabituel et problème de responsabilité en cas d’accident. Beaucoup de « vraies » personnes en fauteuil auraient refusé.
    Bon dimanche.

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  4. Sing dit :

    « Un aveugle qui guide une personne à mobilité réduite, c’est drôle ».
    Les yeux vous manquent, à moi ce sont les jambes. Prêtez-moi vos jambes, je vous prêterai mes yeux, et nous voilà l’un et l’autre hors d’embarras. Fable de « L’aveugle et le boiteux »
    Une histoire pleine de sens.
    Il faut vraiment être confronté soi-même à ce genre de situation pour ressentir pleinement ce que t’as vécu ou avoir un peu d’empathie.
    Ce qui est bien rare de nos jours.

    Bisou.

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