Mes oreilles me jouent des tours

« Ca fait des gros boum boum dans ma tête ». C’est en ces mots qu’Alexandra Pacrot m’a décrit sa première soirée en tant que personne mal-entendante. Je ne l’ai pas crue. Vendredi soir, c’était à mon tour de me glisser dans la peau d’une personne handicapée. Récit d’une soirée des plus compliquées.

« Vous pouvez répéter la blague une deuxième fois ? J’entends pas ! « . Dure soirée pour moi vendredi 9 décembre à la Fête des Lumières. De nature joviale, j’ai été très frustrée de ne pas pouvoir comprendre les blagues que faisaient mes accompagnateurs. Des rires tout autour de moi, des cris dans mes oreilles, et la sensation d’être complètement invisible. Ce sentiment, Véronique Szczeniak me l’avait décrit quelques jours auparavant lorsqu’elle évoquait les longs repas de famille dans lesquels elle passe inaperçue à cause de son handicap auditif.

Ce que j’ai ressenti était-il aussi fort et compliqué que ce que vivent les personnes atteintes de surdité au quotidien ? Je ne pourrais vous le dire. Mais tout au long de cette soirée, j’ai pu mettre un ressenti sur les maux de toutes ces personnes que j’ai rencontrées.

Un handicap invisible mais qui pourtant donne la sensation que tous les regards sont tournés vers nous. 21h30 rue de la République, une « bande de cotorep » comme le dit si bien Pierre-Marie Michelli se balade. Deux aveugles, une personne en fauteuil roulant, une sourde, et deux accompagnatrices, ça ne passe pas inaperçu. Pourtant, mes acolytes trouvent le moyen de rire. Car c’est cela le plus important, mais certainement le plus difficile : apprendre à vivre et à rire de son handicap. Pierre-Marie le fait très bien, une grande leçon de vie pour moi, qui ai très mal supporté d’être privée de l’un de mes sens. « Oh la relou », ai-je pu entendre plusieurs fois, mais sur un ton toujours attendrissant. Mes collègues poussent l’articulation jusqu’à son apogée lorsque je leur demande de répéter car je n’ai pas entendu. A mon tour de leur répondre « c’est pas parce que je suis malentendante que je suis complètement débile ! ». Les rires sont unanimes.

La perte d’un sens, entraine la perte d’un autre

C’est très bizarre cette sensation. Mon handicap, ce sont mes oreilles, pourtant, mes sens se troublent peu à peu. L’équilibre en premier. Je ne marche pas droit, et lorsque je me mets sur une jambe pour tester ma stabilité, je me rattrape tout de suite à Amélie placée sur ma droite. Est-ce dans ma tête ou est-ce que la perte d’un sens en entraîne un autre ? Au bout de quelques heures, j’ai l’impression d’être totalement bourrée, je crois que les gens pensent que je le suis réellement. Promis, ce n’est pas ce soir que j’aurais pu faire des folies avec le vin chaud. Je suis donc obligée de pousser Amélie dans son fauteuil roulant afin de retrouver une stabilité.

« Les gens sont tout flous, c’est normal ? » Tout bouge dans tous les sens autour de moi, les gens parlent très fort et ça résonne dans ma tête, ma vue se trouble et je demande à Florine de rester à proximité. Je perds mes repères, moi qui connais si bien le centre-ville de Lyon après l’avoir arpenté en long et large lors de mes nombreuses séances shopping. Je ne suis qu’à quelques mètres de la place des Terreaux mais je supplie mes accompagnatrices de ne pas y aller. Je crie « S’il vous plait, on peut éviter Terreaux ? On est que devant l’Opéra mais le bruit est déjà beaucoup trop assourdissant. » Les bruits des mes pas résonnent dans ma tête et ma voix semble autotunée, un peu à la façon du rappeur français Jul. C’est si triste de se sentir comme lui.

Aux abords de l’Opéra, une inconnue s’adresse à moi. Elle fait de la pub pour une nouvelle application qui arrive sur Lyon. Je suis Italienne, je parle très fort et très vite. Pourtant, la vitesse à laquelle elle me parle me rend dingue. « Mais parle moins vite enfin ! » ai-je envie de crier. Pourtant j’acquiesce, comme si j’avais tout enregistré alors que mes accompagnatrices ont dû me ré-expliquer, le prospectus à la main. Pourquoi ne lui ai-je pas demandé de parler moins vite ? Est-ce que j’aurais honte de mon handicap ? Certainement.

Je reprend très vite du poil de la bête. Assez de lamentations pour la soirée. Je fini par comprendre que la meilleure solution est l’autodérision. Au diable le regard des gens, je vous emmerde, je suis malentendante et fière de l’être.

Selena Miniscalco

Image de Une : Selena Miniscalco en train de s’équiper avant le début de son immersion, le second soir de la Fête des Lumières

Un reportage de Florine Bouvard.

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