« Je ne comprends plus mes collègues »

Lyon, 8 décembre 2016. Les touristes affluent pour voir les fameuses illuminations de la ville des Lumières. J’y étais. Je vous raconte ce que j’ai vécu en me fondant dans la peau d’une personne malentendante. 

J’ai mal au crâne. Mal aux oreilles. Mal aux tympans. J’entends encore les musiques électroniques de la place Bellecour résonner dans mon esprit. Que je vous restitue le contexte : hier soir, jeudi 8 décembre s’ouvrait le premier jour de la Fête des Lumières, événement emblématique de la ville de Lyon qui attire chaque année plusieurs centaines de milliers de touristes. Avec l’équipe de Handilum j’y suis allée. En immersion. Bouchons d’oreilles vissés à leur place, casque et bonnet du grand Schtroumpf par-dessus, je pars du Vieux-Lyon en compagnie d’Amélie, en fauteuil roulant. Direction le métro D. J’entends un peu ma voix, presque plus celle des autres. On emprunte les quais, le bruit est atténué, mais je ne perçois plus les voitures. Je regarde avant de traverser. Le reste de l’équipe avance, discute, rit. Et moi non. Je ne comprends pas. Je suis frustrée. J’aimerais bien plaisanter avec elles.

Enfin dans le métro. Peu de monde. Je me réjouis d’avance. Je ne parle presque plus, je n’ai aucune idée du son que ma voix produit. Est-ce fort, faible ? Aigu, grave ? Il est tout juste 18h30 quand j’arrive au métro Bellecour. Les autres membres de l’équipe continuent de discuter, de plaisanter. Et toujours, je ne comprends pas. Je prends mon mal en patience, je ne saisis pas quand quelqu’un tente de me parler pour me dire de me décaler et je hurle quand je pose une question parce que je ne m’entends toujours pas.

La première étape de la soirée vient bien avant les illuminations de la place Bellecour. J’entre dans un magasin pour acheter un sandwich, Auriane (la photographe), est avec moi. On prend un en-cas, direction la caisse. L’énorme poteau devant moi m’empêche de voir si les bornes sont libres. Et là. Et là. Une caissière crie. Je le note au sursaut de ma collègue qui me fait signe d’avancer. La dame me regarde, me fixe de haut en bas et me dit quelque chose. Je lui montre mes oreilles pour lui faire comprendre que je n’entends pas. Visiblement, ça n’a pas été une réussite. Auriane vient à ma rescousse et explique à l’hôtesse de caisse que je suis malentendante, sans lui dire que c’est pour une immersion. Je paie, avec un sourire. J’articule un « bonne soirée ». Pas un regard. Pas une salutation. Je ramasse mon orgueil en miettes et je sors. Le bruit de la foule qui s’amasse sur la place devient, étonnamment assourdissant. Je me concentre au maximum pour tenter de déchiffrer sur les lèvres de mes collègues. Je dois dire qu’elles me parlent en exagérant chacune de leur syllabe pour que je puisse les lire.

La mélodie, quel bonheur

19h50. Je suis face à la grande roue, attendant impatiemment le déroulé du spectacle. Quand il commence, je n’ai qu’une envie : fuir. Rentrer chez moi. Les minutes s’écoulent, interminables. Et quand la caisse de résonance que forment mes bouchons, mon casque et mon bonnet commencent à faire des siennes, je ne fais plus d’efforts. Je ne cherche plus à comprendre ce que racontent mes collègues ni les autres gens autour de moi. Je vois des gens bouger, je vois leurs lèvres s’agiter, leurs enfants crier. Je vois tout ça. Je ne l’entends pas. Ou alors quand je l’entends c’est de très loin. La musique électronique atteint son apogée, mes nerfs aussi. La mélodie, je ne la mesure pas. Je ne perçois que des « boum boum », chaque fois plus puissants. Plus dérangeants.

Quand on quitte la place Bellecour, c’est un bonheur pour moi. La place des Jacobins sera ma délivrance. La musique est douce, n’agresse pas mes tympans martyrisés et comme la foule est nettement moins importante, je commence à reprendre confiance en moi. La lumière est tamisée, douce, elle ne m’éblouit pas. Une trentaine de minutes plus tard, je pars pour la place des Célestins où je dois rejoindre Rachel Poirier qui est malentendante et fait partie de l’Association Lyonnaise des Devenus Sourds et Malentendants. Les pulsations du coeur qui bat me donnent des frissons. Mes poils se hérissent sur mes bras parce que je vois les gens danser sans savoir sur quoi ils se dandinent. La foule est si dense que je la fuis désespérément. Finir par enlever mes bouchons et ce casque est un instant que je redoute tout en l’attendant. Quand enfin il arrive, le bruit qui revient me bouscule. Chaque son me paraît amplifié à son maximum.

Je suis restée trois heures dans la peau d’une personne malentendante. Mes maux de tête n’auront jamais été si douloureux au réveil.

Alexandra Pacrot

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s